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Fusionnels, anxieux : et si on était tous des mères juives ?

Il semble exister aujourd’hui une forme d’expérience partagée de la parentalité dans laquelle se retrouvent des traits autrefois moqués chez la mère juive. The post Fusionnels, anxieux : et si on était tous des mères juives ? appeared first on Milk Magazine.

Longtemps caricaturée en figure excessive et étouffante… et si la mère juive racontait en réalité une histoire bien plus vaste : celle de la maternité moderne. De l’Amérique d’après-guerre aux parents hélicoptères d’aujourd’hui, ce stéréotype n’a peut-être jamais été aussi universel.

Illustration LILLY BORRAZ KORNGOLD

Ça devait être le château de Breteuil. Ou celui de Meudon, je ne me souviens plus très bien. Ce dont je me souviens, en revanche, c’est qu’il s’agissait de la première sortie scolaire de mon aîné en petite section. Que cela impliquait pour lui de prendre un bus. Et que je n’avais pas été sélectionnée pour les accompagner, malgré ma légère insistance auprès de la maîtresse. Ce qui va suivre, ni mes proches, ni le principal concerné ne le savent. Mais l’histoire veut que j’aie fini par apaiser mon angoisse liée à cette mise au vert printanière de mon enfant de 4 ans en suivant le bus scolaire planquée derrière mon volant. En priant le ciel que Mme L. ne me repère pas au feu rouge. Et que j’ai récupéré l’enfant à 16 h 30, un grand sourire aux lèvres et un goûter à la main comme si j’avais passé une journée comme une autre à m’occuper de mes affaires. Et pas à avoir pisté un car scolaire sur la N118. Cette histoire compte parmi les nombreux moments où j’ai frappé fort sur l’échelle de Scoville de la mère juive. Un score qui ne s’arrange pas avec les années, puisque, pas plus tard que la semaine dernière, j’étais celle qui demandait sur le groupe des parents de la classe si quelqu’un pouvait sécher les cheveux de mon cadet dans les vestiaires de la piscine avant de retourner à l’école…

Quand on est juive et qu’on devient mère, être une mère juive ressemble à une sorte d’évidence sémantique. Or, dans la réalité, cette expression charrie bien plus qu’une simple tautologie. Un stéréotype culturel tellement communément partagé qu’il est devenu un adjectif. On pense au comédien Michel Boujenah, on pense accent pied-noir. On pense amour dévorant qui se traduit par des enfants engloutis sous des quantités astronomiques de nourriture. On voit l’actrice Marthe Villalonga – qui n’est d’ailleurs ni mère ni juive – mais qui l’a tellement incarnée qu’elle en est devenue la matrice populaire. Alors que, dans la réalité, la mère juive n’a absolument rien à voir avec ça.

Histoire de la mère juive

La mère juive n’est pas née dans une cuisine tunisienne saturée de boulettes ni dans une loge de théâtre parisienne. Le stéréotype apparaît, après la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis, où il circule dans les stand-up, les recueils de blagues, et des romans comme Portnoy et son complexe (1969) de Philip Roth, et transforme une figure auparavant valorisée en personnage repoussoir. « Dans les cultures ashkénazes d’Europe de l’Est, la mère juive était décrite comme une femme aimée, respectée, sacrificielle, entièrement dévouée aux siens, souvent tenue pour responsable de la survie même de la famille. Elle va devenir tout autre chose dans l’Amérique d’après-guerre », explique Riv-Ellen Prell, anthropologue américaine, spécialiste des cultures juives.

Au travers du regard de ses fils (car c’est avant tout d’eux qu’il s’agit), elle est désormais « étouffante, exigeante, infantilisante et impossible à satisfaire. C’est en stéréotypant et en dénigrant la “mère” que certains hommes juifs peuvent affirmer leur indépendance et, surtout, leur pleine participation à la société américaine. » Or, à peine formulé, le stéréotype déborde déjà. « Ce qui est intéressant, c’est qu’en Israël, on ne parle pas de mère juive, mais d’Ima Polaniya, la mère polonaise », explique l’autrice Valérie Zenatti, qui explore depuis des années les questions de filiation, d’exil et d’identité dans ses romans (Jacob, Jacob ; Qui vive). « Cette “mère polonaise”, précise-t-elle, est très souvent une mère culpabilisatrice, un peu abusive, une figure qui rejoint la mère juive américaine en empêchant ses enfants, et surtout ses fils, de régler leur OEdipe. » Elle ajoute : « À cette époque, ma mère, qui était séfarade, donc d’origine nord-africaine, ne connaissait pas le concept de mère juive. Ça ne l’empêchait pas d’en être une. »

Figure culturelle

Car c’est en France que s’opère la transfiguration de la mère juive. Un pays dans lequel la configuration est particulière. « Le judaïsme français, et c’est un cas unique au monde, voit les séfarades numériquement supérieurs aux ashkénazes, explique Valérie Zenatti. Dans les années 1980, on va assister à une évolution du concept de mère juive : une greffe s’opère entre l’imaginaire ashkénaze et un imaginaire séfarade. La greffe prend par l’humour, ensuite par le cinéma. Pour moi, c’est la rencontre de la mère juive ashkénaze, abusive, culpabilisatrice, dominante avec la mère méditerranéenne mêlant inquiétude, fierté et amour inconditionnel, peut-être démesuré.» Cette greffe, elle donne un personnage qui n’a finalement plus grand-chose à voir avec la mère juive ashkénaze américaine, celle racontée avec humour et trauma par Philip Roth ou Woody Allen. Elle devient une figure hybride, plus expansive, plus méditerranéenne, mais traversée tout de même par des lignes de force communes : inquiétude, projection. Et surtout, centralité de l’enfant.

Cette mère, c’est celle que l’avocat Roland Perez raconte dans Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan (Les Escales, 2021), récemment adapté à l’écran avec Leïla Bekhti. Une mère qui refuse le handicap de son fils, le porte à bout de bras et le projette vers une réussite que personne, sauf elle, n’imaginait pour lui. « La mère juive, elle aime tellement ses enfants que ça la sort de la réalité, explique aujourd’hui l’avocat. Cette réalité, elle ne s’y confronte pas parce qu’elle veut le meilleur pour ses enfants, et le meilleur ce n’est pas toujours dans la réalité. » Comme celle de Romain Gary dans La Promesse de l’aube (1960), qui promet à son fils un destin hors norme et qu’elle fabrique à force de volonté. C’est ce qui explique qu’elle dépasse très largement les frontières du judaïsme. « Dans mon livre, c’est aussi à ces femmes, ces mères qui vivaient dans notre HLM et qui partageaient notre quotidien que je voulais rendre un hommage : des mamans musulmanes, des mamans chinoises, des mamans italiennes, des mamans françaises. Leur dénominateur commun, c’est qu’elles avaient 3 francs 6 sous, mais travaillaient sans relâche, prêtes à tout pour offrir un futur à leurs enfants. »

La mère juive, dans ce sens-là, n’est pas seulement une figure juive. C’est une figure culturelle. Une manière de faire tenir une famille, parfois dans des conditions précaires, souvent dans l’exil, et dans cette idée que tout doit passer par les enfants. C’est déjà là qu’elle s’incarne dans les États-Unis d’après-guerre, c’est dans un contexte d’exil forcé, de traumatisme collectif et « d’une forte anxiété autour du corps et de la santé », comme l’explique Riv-Ellen Prell. Dans le bassin méditerranéen, c’est autre chose. « Je suis allée en Algérie au début des années 2010, dans le cimetière où est enterrée une partie de ma famille, raconte Valérie Zenatti. J’y ai vu un nombre de tombes d’enfants absolument disproportionné par rapport à ce qu’on voit en France sur les mêmes années. En reprenant le livret de famille de ma grand-mère : elle a donné naissance à 7 enfants, 4 ont survécu, elle en a donc perdu 3 en bas âge. La mortalité infantile dans le bassin méditerranéen, en Algérie à l’époque où l’Algérie était française était plus élevée qu’en métropole. La mère juive, la mère musulmane, la mère italienne dans le sud de l’Italie perdait plus souvent ses enfants en bas âge qu’en métropole ou dans les grandes villes. À ce moment-là, je me suis dit que peut-être l’inquiétude de la mère juive, et plus largement des mères du bassin méditerranéen, trouvait ses racines aussi dans cette réalité. »

Suivre un bus scolaire en douce pour apaiser son angoisse n’est peut-être pas un aveu de folie, mais le symptôme d’une époque où aimer un enfant, c’est ne jamais réussir à le laisser tranquille – et où la fameuse “mère juive” n’est plus une caricature, mais un miroir tendu à tous les parents.

Tous des mères juives ?

C’est là que le vieux cliché prend une autre forme. Car ce qui faisait rire hier ressemble de plus en plus à notre présent. L’hypervigilance, le surinvestissement, la focalisation sur la réussite, l’impossibilité de laisser l’enfant au monde sans mode d’emploi : tout cela n’a plus rien d’un folklore communautaire. « Tout le monde est devenu une mère juive. Même les pères sont devenus des mères juives », assène Natalie David-Weil, autrice de Les mères juives ne meurent jamais (Robert Laffont, 2011).

Parents hélicoptères, surprésence, investissement dans la scolarité des enfants, AirTag caché dans le cartable … « C’est une mère surprotectrice et envahissante, en fait étouffante pour son enfant, une mère qui ne fait pas confiance au tiers parce que “autour, c’est un peu le chaos” », avance la psychanalyste Judith Toledano. Sauf que notre époque a fait du chaos un horizon parental : crise écologique, déclassement, angoisse sanitaire, obsession des fragilités psychiques de l’enfant… « Ce qu’entendent les parents aujourd’hui, c’est que même l’institution, comme l’école avec le scandale du périscolaire, peut être un sujet d’inquiétude. Dans ces conditions, la vigilance excessive devient presque la norme », complète Judith Toledano. À cela s’ajoute le déplacement du regard porté sur l’enfant lui-même. « Avec la pensée de Françoise Dolto, puis l’arrivée de l’éducation positive, la psychologisation générale du lien parental, l’enfant est devenu un vrai sujet, avance Valérie Zenatti. Or, pour la mère juive, son enfant est un être humain à part depuis bien longtemps, voire plus : un être quasi divin ! » Et si c’était cela qui nous avait rattrapé ? Longtemps, la mère juive a servi de caricature bien commode : celle qui en fait trop, qui aime trop, qui nourrit trop, qui gâche l’émancipation de son enfant à force de présence. Aujourd’hui, elle ressemble moins à une anomalie qu’à une sorte d’avant-garde.

Alors, évidemment, tous les parents ne sont pas devenus fusionnels, anxieux, angoissés et contrôlants. Mais il semble exister aujourd’hui une forme d’expérience partagée de la parentalité dans laquelle se retrouvent, à des degrés divers, des traits autrefois moqués chez la mère juive. L’enfant au centre, comme projet, comme source d’inquiétude permanente, comme investissement affectif et social. C’est peut-être la vraie victoire de la mère juive. D’avoir cessé d’être une exception folklorique et culturelle pour devenir une tentation contemporaine. Un style d’amour. Un style d’angoisse aussi. Et une manière de considérer qu’on n’en fera jamais assez pour nos enfants, qu’on ne les aimera jamais trop et qu’on ne les surveillera jamais suffisamment. Et que peut-être, quelque part entre Breteuil et Meudon, je ne suis plus seule en embuscade dans les fourrés. •

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